11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 18:14

Óscar Romero sera donc béatifié. Ainsi s’achève l’un de ces longs processus d’enquête interne dont l’Église catholique a le secret. Tous les éditorialistes qui se sont exprimés ici même depuis la mort de l’archevêque de San Salvador ont demandé qu’une telle reconnaissance soit accordée au plus vite. Mais il aura fallu que trois papes se succèdent pour que le processus aboutisse, même si, curieusement, et Jean Paul II et Benoît XVI s’y étaient déclarés favorables, avant que François ne passe à l’acte.

Mgr Romero fut assassiné le 24 mars 1980 en pleine messe, alors qu’il prêchait dans la chapelle d’un hôpital. Le tua-t-on pour sa foi ou pour ses idées ? Le meurtre était-il politique ou religieux ? C’est au nom de cette distinction que Rome a, pense-t-on, longtemps hésité à reconnaître son martyre.

La question était somme toute plus oiseuse que subtile, comme si l’on pouvait couper en tranches l’engagement d’un homme d’Église pour les plus pauvres, à l’aube d’une sale guerre qui dura plus de 10 ans et fit des dizaines de milliers de victimes, dont plusieurs religieux. Pour s’en convaincre, il suffit de relire cette admonestation qu’il adressa aux militaires la veille de son assassinat : « Un soldat n’est pas obligé d’obéir à un ordre qui va contre la loi de Dieu. Une loi immorale, personne ne doit la respecter. Il est temps d’obéir à votre conscience plutôt qu’à l’ordre du péché. Au nom de Dieu, au nom de ce peuple souffrant, dont les lamentations montent jusqu’au ciel et sont chaque jour plus fortes, je vous prie, je vous supplie, je vous l’ordonne, au nom de Dieu : arrêtez la répression ! » Aucun doute : Mgr Romero fut bien probablement tué in odium fidei, par haine de sa foi. De ce qu’elle représentait comme force de vie face aux escadrons de la mort.

Reconnaître le martyre de Romero, c’est aussi clore un dossier qui a beaucoup polarisé l’Église au temps de Jean Paul II : celui de la théologie de la libération, condamnée par le pape polonais pour son sulfureux tango avec le marxisme, mais réprimée trop en bloc, au prix de regrettables injustices. Dès le pontificat de Benoît XVI, la réhabilitation était en marche. Avec l’aboutissement de la cause Romero, on peut dire que c’est symboliquement chose faite. La théologie de la libération se voit reconnue dans ce qu’elle a produit de juste et de durable, une fois le tri fait avec les errements idéologiques de l’époque. On mesure ce qu’elle a donné de meilleur et de plus fécond à l’Église catholique : des justes, des saints, des martyrs. Y compris, comme c’est le cas avec Mgr Romero (qui fut proche de l’Opus Dei), en « recrutant » parmi des personnalités à la piété plutôt traditionnelle…

Soucieux de la force des symboles, le pape François annonce en même temps que deux franciscains polonais et un prêtre italien assassinés au Pérou en août 1991 par les maoïstes du Sentier lumineux seront reconnus martyrs. Durant les années de plomb qu’a connues l’Amérique latine, tout n’a pas été parfait, notamment en Argentine, le pays du pape François. Mais le christianisme a été le seul vecteur de résistance globale, quels que soient les régimes et la forme que prenaient l’oppression politique, l’exploitation de l’homme et la haine de la foi – trois sources d’abus souvent conjointes. Ce n’est d’ailleurs pas fini, comme on le voit au Mexique, où les narcotrafiquants assassinent régulièrement des prêtres. Guérillera, cartels et paramilitaires, tueurs d’extrême droite ou d’extrême gauche, caudillos ou maffiosi, tous s’en sont pris et s’en prennent toujours aux chrétiens avec la même haine et les mêmes méthodes.

C’est l’occasion d’y penser.

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