8 octobre 2010 5 08 /10 /octobre /2010 23:03

Demain s’ouvre le Synode des évêques d’Orient, sommet qui échangera sur « communion et témoignage », dans un contexte humain souvent difficile, ces communautés étant parmi les plus anciennes de l’histoire des Eglises primitives.

Ce synode est l’occasion pour le philosophe algérien Mustapha CHERIF d’adresser à Benoît XVI un message rappelant le point de vue et les attentes de l’Islam modéré.

Le dialogue, n’étant par définition jamais univoque, je propose à la réflexion de mes lecteurs le texte de cette lettre que m’a communiqué son auteur. 

Jean Bisson – 09 10 2010

 

"Saint père Benoît XVI,

De nouveau (1), j’ai l’honneur de soumettre à votre haute appréciation mon humble point de vue, suite à la convocation par votre sainteté des responsables des églises orientales catholiques, pour un synode du 10 au 24 octobre 2010, autour du thème "communion et témoignage". Ce rendez vous pastoral est légitime. Cependant, j’ai une crainte. J’espère que les causes des problèmes bien réels et pas seulement leurs effets soient étudiés et que l’islam ne sera pas de nouveau mis sur le banc des accusés. En effet, ce qu’on lit en Europe à ce sujet, le plus souvent  ne reflète pas la réalité de l’Orient qui n’est pas monolithique. Vision qui surtout se limite à ce que croit voir l’Occident et que ce que l’Occident veut faire croire.

Tout en comptant sur votre sagesse, nous sommes en effet nombreux à craindre que ce Congrès donnent l’occasion à des médias de se déchainer contre les musulmans et ne désespèrent le monde avec des accusations en direction des sociétés musulmanes, et soit marqué par des  jugements qui ajoutent aux incompréhensions, suscitant  de nouvelles déceptions, à un Orient déjà hypothéqué par des politiques injustes. Les problèmes que vivent les chrétiens sont connus, succinctement liés à trois phénomènes : l'accusation injuste portée contre les chrétiens d'être proches des puissances étrangères; la pression des mouvements radicaux ; et la politique israélienne de colonisation et de répression. Cependant, on le dit à voix haute : l’immense majorité des musulmans tient au pluralisme religieux et au vivre ensemble.

Nous savons que des chrétiens endurent de grandes épreuves et qu’il est utile que leurs représentants puissent se retrouver pour échanger. Nous laissons le soin aux chrétiens d’Orient de voir s’ils partagent notre regard sur leur histoire commune avec les musulmans. Nous savons qu’il y a  parfois un contentieux, mais l’ouvert l’emporte sur le fermé. La guérison des mémoires est une tâche commune et salutaire. Le dialogue islamo-chrétien contribuera à y aider.

Sans en faire porter toute la responsabilité à l’Occident, les croyants, musulmans et chrétiens engagés, estiment que ce qui se passe actuellement dans le monde en général et en Orient en particulier, est surtout provoqué par la politique désastreuse des deux poids et deux mesures. Sans rien préjuger, nous serons attristés si des accusations  sont prononcées sans toucher les causes profondes. Sans la justice et les mots de vérité pour désigner les oppresseurs, se contenter de prier pour « la paix » en « Terre Sainte », la patrie de Jésus, et dénoncer les discriminations injustifiables dont sont victimes des chrétiens sans en discerner les dimensions politiques, sera une forme de non-assistance à peuples en danger.

Je sais qu’en 1965, lorsque la dernière session du Concile Vatican II s'est penchée sur la question des rapports de l'Eglise catholique avec les croyants des autres religions, ce sont les évêques arabes catholiques qui ont pesé de tout leur poids pour que les Pères du Concile adoptent un discours de respect à l'égard des musulmans. C'est ainsi que nous avons cette belle déclaration "Nostra Aetate", texte fondateur.

Si les évêques arabes ont voulu alors cette ouverture, c'était pour dire qu'ils n'étaient pas des étrangers à leurs nations respectives. Chrétiens, ils étaient également syriens ou égyptiens, palestiniens ou libanais, irakiens ou jordaniens. Ils affirmaient que leur destin était lié à leurs compatriotes musulmans, et qu'ils voulaient le bien de leurs peuples, pas seulement celui de leur propre communauté. Ils rappelaient avec fierté que les chrétiens arabes avaient été actifs dans les mouvements qui avaient conduit aux indépendances et le mouvement de la Nahda (2).

Ils étaient solidaires de la cause palestinienne. Ils comprenaient que l'Eglise, une vingtaine d'années après l’innommable Shoah, veuille adopter un discours de respect à l'égard des Juifs qui ne puisse plus favoriser les persécutions antisémites. Mais ils savaient, en même temps, qu'une déclaration conciliaire limitée aux Juifs apparaîtrait comme un soutien à la politique inique de colonisation. C'est pourquoi ils voulurent une déclaration qui montre du respect à l'égard des musulmans.

Aujourd’hui, Il faut souhaiter que toutes les raisons du drame des chrétiens d'Orient, soient prises en compte de la manière la plus objective possible. Les musulmans ne sauraient être les premiers et principaux accusés. Le synode des évêques du Moyen-Orient, devrait permettre de s'interroger sur la signification pour des chrétiens de vivre au cœur d'un monde musulman injustement visé comme nouvel ennemi. On doit se souvenir des expériences du passé qui ont permis une coexistence, remise en cause par des problèmes politiques imposés.

Les chrétiens d'Orient peuvent beaucoup apporter par leur témoignage pour le réglement des conflits. Ils sont parmi les victimes au Moyen-Orient, en sachant que le nombre de musulmans massacrés dans ces injustifiables guerres est sans pareil, plus d’un million. Un préjugé tenace est avancé pour expliquer les difficultés des relations islamo-chrétiennes en terre d’islam : « les relations entre chrétiens et musulmans sont parfois ou souvent difficiles, surtout du fait que les musulmans ne distinguent pas religion et politique…».

Non seulement cette approche ne correspond pas à la réalité, mais elle est injuste, car malgré l’usurpation du nom par des extrémistes, l’islam reconnaît le droit à la différence et ne confond pas entre les dimensions essentielles de l’existence. Le projet de texte du Vatican pour ce synode considère que le devenir commun dépend seulement de l’attitude musulmane, alors que la responsabilité est partagée.

Assuré de votre compréhension, veuillez croire, saint père, à mon profond respect.

Mustapha CHERIF

(les notes sont de Jean Bisson)

 -1- M. CHERIF, philosophe, ancien ministre algérien, a été le premier musulman à rencontrer le pape au Vatican, après les remous provoqués par le «discours de Ratisbonne » … PROCHAIN OUVRAGE de M. Chérif : « Un intellectuel musulman chez le pape »

-2- La « Nahda » est un courant islamique, né au XIX° siècle, qui prône une « Renaissance islamique » fondée sur un retour à un fondamentalisme religieux basé sur une nouvelle interprétation des textes fondateurs. La Nahda souhaite un islam compatible avec la raison, la démocratie, la recommandation d’un traitement égalitaire des hommes et des femmes ainsi que des croyants des diverses religions du « livre ». J’ai enseigné, à Fès, dans un collège de filles qui s’appelait « le collège Nahda » …

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