J’ai lu, la semaine dernière, ce roman publié en août aux éditions Albin Michel. L’auteure a déjà reçu le prix Fémina pour "Jour de colère", le Grand prix Jean Giono pour "Tobie des marais", ainsi que le Goncourt des Lycéens pour "Magnus".
"Hors champ" est le récit surprenant d’Aurélien qui, en une semaine (7 chapitres…) disparaît du monde des vivants, du monde des relations humaines. Famille, amis, relations sociales, tout s’anéantit dans un flou et une sorte de mise à l’écart systématique par tous. Histoire d’une anti-genèse, ou peut-être d’une dé-personnalisation, d’une dé-socialisation.
Ce livre étrange mais prenant, d’une écriture élégante mais très vive, je l’ai surtout parcouru dans les salles d’attente des médecins rencontrés pour préparer mes prochaines hospitalisations…
Je vous en propose un seul extrait. Aurélien entre dans le métro, à une heure d’affluence, et se dirige vers la seule voiture étrangement vide de cette rame :
« Il aurait dû se méfier, ce petit luxe de place apparent ne pouvait qu’être louche. Dès qu’il ouvre la porte, il reçoit en plein nez une violente baffe olfactive. (…) Aurélien, suffoqué par les remugles de putréfaction auxquels l’odorat ne peut pas s’habituer, pas se résigner, ne cherche cependant pas à décamper, un saisissement aussi obscur que puissant le retient là. Là, devant ce tas de barbaque empaquetée de hardes méphitiques qui fut un enfant, un fils, un frère au sein d’une famille, un camarade au sein d’un groupe, un ami, un mari peut-être, un père. Qui fut un homme, et qui le reste, infiniment, envers et contre tout, à bout de souffle, délabré jusqu’au nerfs, aux os, détrempé jusqu’à l’âme. Combien de regards mortifiants se sont-ils succédés, ou ligués contre cet homme, pour le réduire en cet état d’épave ? Il se peut qu’un seul ait suffi. Et de meurtri, de répudié, l’exclu s’est retourné à son tour en dégoûtant radical, en excommunicateur de toute humanité, chez les autres autant qu’en lui-même.
Aurélien amorce un pas vers lui, un second, il s’approche encore, s’assied sur le strapontin à côté (…). Aurélien se tourne vers son voisin, pose une main sur son épaule. Il voudrait lui parler, mais ne trouve aucun mot qui ne sonne pas faux. Que pourrait-il lui dire, sinon : « Je suis là. Tu es là. Toi comme moi, en vie, encore » ? Au bout d’un moment, l’autre s’ébroue un peu de sa torpeur, il relève imperceptiblement la tête et vient planter son regard vert tilleul droit dans les yeux de celui de cet intrus sorti il ne sait d’où. (…) Aurélien soutient ce regard qui le brûle, l’incise, comme il supporte l’infection. C’est sa façon de lui dire qu’ils sont là, tous les deux, si proches malgré tout, dans l’immensité de leur différence. Il esquisse un sourire. L’autre se met à grimacer une expression indéfinie qui peut être de sympathie autant que de colère, de soulagement autant que de colère. Il se lève, (…) et se dirige vers la porte. Il descend à la station suivante, s’éloigne le long du quai d’un pas chancelant.»
Cette rencontre, sans qu’une parole n’ait pu être échangée, n’est-elle pas d’une poignante intensité ? N’est-elle pas la description des difficultés de la communication dans certaines conditions ? Et ce drame humain est plus fréquent qu’on ne le pense; si pour certains cette non-communication peut conduire à la clochardisation, elle en conduit bien d’autres au replis sur soi, à la neurasthénie, voire au suicide ! Un livre qui donne à réfléchir sur notre monde actuel, potentiellement si riche en moyens de communication, et si déshumanisant !