10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 18:39

Suite et fin de la lettre reçue d'Egypte, dont, par précaution, je ne cite pas les auteurs, l'un étant Égyptien, l'autre ne l'étant pas mais vivant dans ce pays.

Jean Bisson 10 02 2011

( Egypte : suite de la brève d'hier)

Et l'Église dans tout ça ? Les Catholiques - hiérarchie, clergé, religieux et religieuses, fidèles – gardent un silence prudent et se réfugient dans leurs églises autour de messes ou de réunions de prière. Le Patriarche copte-catholique vient cependant de briser ce silence par une déclaration assurant Moubarak de notre soutien et de nos prières.

Quant aux Coptes-Orthodoxes – qui représentent l'écrasante majorité des Chrétiens d'Égypte – ils sont plus divisés que jamais. Au niveau de la hiérarchie, c'est la course à la succession dans une atmosphère de fin de règne. Quant à Chénouda, il a, lui aussi, fait l'éloge du Président en l'assurant de ses prières, au grand dam de tout un courant laïc qui le désavoue et trouve qu'il se compromet gravement en prenant position; ils pensent qu'il devrait adopter une attitude beaucoup plus neutre pour ne pas se voir taxer plus tard de collaborateur avec l'«ancien régime».

La majorité des Chrétiens – à part certains activistes ou intellectuels engagés – se tiennent plutôt à l'écart de ces bouleversements politiques et auraient, paraît-il, reçu des consignes en ce sens de leur hiérarchie. En fait, ils vivent dans la peur et envisagent le pire au cas où les Frères Musulmans prendraient le pouvoir. Pour l'instant, Dieu merci, aucun incident confessionnel ne s'est produit, bien que les églises et couvents ne soient plus protégés par la police.

Venons-en au dernier – et premier – protagoniste de ces événements : le peuple lui-même.

Celui-ci, pris de court par la soudaine disparition des forces de sécurité et la surprenante libération des prisonniers, a tout d'abord paniqué face aux hordes de bandits qui ont déferlé sur la ville. Mais les gens se sont vite repris et organisés pour résister et faire face. Des comités de défense civile sont nés spontanément un peu partout, prenant position au pied des immeubles, au coin des rues, pour se défendre, protéger leurs familles et leurs biens, organiser la circulation et le ramassage des ordures.

Cette prise en main du peuple par lui-même a été vraiment remarquable et tout se passe en ce moment dans une sérénité, une courtoisie et une efficacité surprenantes. En signe de gratitude et de reconnaissance, les femmes du quartier distribuent à tous ces bénévoles des repas qu'elles préparent elles-mêmes avec amour. L'une d'entre elles, voulant régler au boucher la viande qu'elle lui achetait à cet effet, s'est vu répondre par ce dernier «Madame, comment voulez-vous que j'accepte de l'argent pour ce service que vous rendez gratuitement à tous ces jeunes volontaires ?» J'avais les larmes aux yeux en écoutant cette dame me raconter cela.

Ce raz-de-marée de solidarité au niveau de la base a engendré  dans toutes les couches de la société une fraternisation extraordinaire qui a révélé la bonté foncière du peuple égyptien. La dame dont je viens de parler me disait à ce propos: «C'est ça l'Égypte, c'est ça les Égyptiens ! Ce ne sont pas ceux qui volent, qui pillent, qui dévalisent, mais toutes ces petites gens au cœur d'or qui n'aspirent qu'à la paix et à la fraternité.»

Souhaitons que le nouveau régime nous aide à construire, loin de toute lutte partisane et confessionnelle, cette «union nationale» qui, pour beaucoup, semble pure utopie. Je crois pourtant que l'utopie d'aujourd'hui peut devenir la réalité de demain si nous y croyons vraiment et si, pour la construire, nous nous investissons de tout notre cœur, de toute notre intelligence et de toute notre énergie. Un signe prophétique de cette harmonie a venir nous a été donné ce matin sur cette grande place Tahir du Caire par une multitude de gens rassemblés et se donnant la main en scandant d'une seule voix «Nous sommes tous un ! ... »

X et Y, d'Egypte, le 04 02 2011.

 

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